lundi 9 mars 2026
Underdog, la revanche des humiliés
Par admin, lundi 9 mars 2026 à 16:20 :: Littérature française
Il ne faut pas galvauder le mot chef-d’œuvre. Il ne faut pas bouder son plaisir non plus. Quand il s’en présente un, tâchons de le célébrer – comme avec cet Underdog tombé du ciel, ou plutôt de la plume d’un auteur encore méconnu, Bruno Marsan, que la quatrième de couverture nous présente comme originaire du Sud-Ouest. Il aurait vécu beaucoup de choses racontées dans le roman… Ce qui n’est pas rien, quand on découvre l’odyssée du narrateur.
Deux trames se déroulent par chapitres alternés. On suit Richard, enfant presque sauvage du Béarn élevé dans une maison perdue. C’est à la va-comme-je-te-pousse qu’il apprend les mots, l’école, l’amour… Puis il enchaîne les petits boulots, persuadé d’être un rebut. Il se forge cependant un regard caustique au contact des bêtises et des méchancetés de son entourage. Cette maturité lui permettra d’être embauché par un homme déjà riche, redoutablement libéral, partant faire fortune aux Etats-Unis.
On suit parallèlement Stallone, qu’on connaît surtout pour ses muscles et pour Rocky, moins pour son rapport à la littérature : accablé lui aussi par la misère, subissant des échecs, luttant contre le désespoir, il se forge un destin par la lecture (devenant « l’acteur le plus cultivé d’Hollywood ») et par l’écriture, rédigeant le scénario qui mettra son parcours en abyme : Wepner, looser de la boxe, tenant tête à Mohammed Ali. Il forcera les portes des studios pour jouer lui-même son héros.
Stallone se voyant en Wepner, Richard en Stallone… Marsan en Richard ? Chacun quitte ses taudis pour de grandes villes. Les jeux de miroir se multiplient dans ce roman qui est avant tout l’histoire d’hommes humiliés. C’est par leur acharnement et leur intelligence qu’ils parviennent à défier les logiques sociales. Le regard de chien battu de Stallone ne plaidait pas en sa faveur, ni l’allure d’idiot du jeune Richard… Et pourtant : sans rancœur, avec la foi du charbonnier, ils insistent pour ériger leur personnage.
Le roman vaut pour son ampleur. Les cinq cents pages nous embarquent des solitudes montagnardes aux mégapoles, des quartiers périphériques aux palaces, des camps de gitans aux réunions marketing, le tout dans un style exigeant mais fluide. Pas d’obscurités : Marsan propose une ligne claire, plus ambitieuse qu’une simple écriture blanche. Sa plume est tour à tour sonore, gaillarde, vigoureuse, nourrie, franche.
Le roman vaut aussi pour sa variété. Les premières pages, consacrées à l’enfance, évoquent Giono pour leur beauté formelle. On pense ensuite à Bukowski pour le côté picaresque, à Houellebecq pour les aperçus sociologiques, l’anticipation des mondes économiques. Le ton devient satirique à l’approche des névroses de l’époque, à peine lyrique quand il s’agit d’amour. Les intrigues échevelées des dernières parties lorgnent vers Tom Wolfe pour la satire de New-York, Balzac pour le côté splendeur et misère. Paradoxalement, les chapitres Stallone sont plus classiques : racontés à l’américaine, sans fioriture, cherchant l’impact à chaque phrase. Le narrateur s’adapte à ses personnages, sa palette est large et ses effets nombreux.
Le roman vaut surtout pour son approche de thèmes importants, traités sans développement démonstratif : pauvreté, coût de la réussite, néo-libéralisme, toc et clinquant de l’époque… Un axe s’impose dans ce livre-monde, celui de la difficulté de se débarrasser du stigmate social, surtout quand vous ne correspondez pas à la vision romantique que la société se fait des perdants. Un mot revient : bum, mot américain pour déchet, clochard, pauvre type. D’autres mots sont lâchés, comme le célèbre white trash.
Il n’est pas anodin que Richard se reconnaisse en Stallone. Certains pourraient objecter qu’il est ridicule pour un Français de se projeter dans une figure américaine. On m’avait ainsi reproché, dans Les petits Blancs (2013), d’établir un parallèle entre la figure du petit Blanc et celle du White trash. Les contextes ne seraient pas les mêmes, ni les histoires. Et pourtant… Les Etats-Unis ne sont-ils pas de lointains cousins ? Stallone n’a-t-il pas voyagé en Europe du temps de sa débine ? Ne rêvons-nous pas des horizons que l’Empire américain paraît nous ouvrir, aujourd’hui encore ? Underdog est le grand roman des saletés que notre époque nous réserve et dont nous pouvons triompher par acharnement, quitte à perdre son âme. La virilité n’est décidément plus une affaire de muscles.









