La littérature sous caféine


jeudi 1 juillet 2021

Zen et politique

J’ai toujours eu l’intuition qu’en politique, les idéaux trop simples, trop abstraits, aussi exaltants soient-ils – je pense à l’égalité, par exemple – étaient mortifères. J’ai trop peu lu de philosophes qui donnaient de la chair à cette idée, Nietzsche étant le plus marquant. Et c’est curieusement en lisant un livre sur le zen que je trouve la justification la plus limpide à cette méfiance vis-à-vis des idées trop pures.

« Plus on cherche le « bien » hors de soi comme chose à acquérir, plus on se trouve devant la nécessité de discuter, d’étudier, de comprendre, d’analyser la nature du bien. En conséquence, plus on est engagé dans les abstractions et dans la confusion d’opinions divergentes, plus le « bien » est objectivement analysé, plus il est traité comme une chose à atteindre par des techniques vertueuses spéciales, moins réel il devient. A mesure qu’il se fait moins réel, il se retire davantage dans le lointain de l’abstraction, de l’avenir, de l’inaccessibilité. Plus, en conséquence, on se concentre sur les moyens à employer pour l’atteindre. Et, le but devenant plus éloigné et plus difficile, les moyens se font plus poussés et plus complexes, jusqu’à ce qu’enfin leur simple étude devienne assez accaparante pour concentrer sur elle tous les efforts, faisant oublier la fin même. Il s’ensuit que la noblesse du disciple du ju devient, en réalité, un dévouement à l’inutilité systématique de pratiquer des moyens qui ne mènent nulle part. Ce n’est, en fait, qu’un désespoir organisé : « le bien » prêché et réclamé par le moraliste devient ainsi, finalement, un mal, et ce d’autant plus que sa poursuite sans espoir détourne du bien véritable que l’on possède déjà et que l’on méprise ou dont on ne tient alors aucun compte.

La voie du Tao est de commencer par le simple bien dont on est doté du seul fait de l’existence. Au lieu de cultiver consciemment ce bien (qui s’évanouit quand on le considère et qui devient intangible dès qu’on cherche à le saisir), on grandit tranquillement dans l’humilité d’une vie simple et ordinaire, et cette voie est analogue (psychologiquement, tout au moins) à la « vie de foi » du chrétien. C’est davantage une question de croire au bien que de la voir comme fruit de ses efforts. » (Thomas Merton, « Zen, Tao et Nirvâna », page 190)

lundi 28 juin 2021

Nature et désespoir

Il est une raison qu’on avance peu quand il s’agit de motiver son amour de la nature : le désespoir ! Mais elle me paraît assez tangible. Un ami me dit s’être passionné pour les insectes au lendemain de son divorce. Jean-Paul Kauffmann, journaliste-écrivain longtemps détenu en tant qu’otage, s’est mis à l’écriture de récits de voyages comme « Remonter la Marne », qui fait la part belle à l’évocation du fleuve. Maurice Genevoix, tout juste panthéonisé pour ses terribles récits de la Première Guerre mondiale, s’est tourné vers l’évocation, puissante et belle, des animaux de la forêt. Il a même signé plusieurs bestiaires, tout en humour et poésie. Curieusement, ces auteurs n’établissent pas de rapport explicite entre ce traumatisme et leur refuge parmi les paysages, comme s’ils en avaient honte, comme si cela ternissait la splendeur de la nature elle-même.

mercredi 23 juin 2021

Gilets jaunes en roman-photo

Je n’avais jamais lu de roman-photo, c’est chose faite avec le saisissant « Les racines de la colère » (Vincent Jarousseau, Les arènes, 2019). Pas de sentimentalité ici, mais la réalité brute de ces familles ouvrières brisées par la désindustrialisation. Pour ceux qui douteraient encore de la cohérence et de la sincérité du mouvement des Gilets jaunes, voici l’exacte illustration des colères qui bouillonnaient depuis des années et que la politique de Macron a fait cristalliser. En quelques images, en quelques paroles, on comprend tout mieux que dans n’importe quel essai de Todd ou de Guilluy.

mercredi 16 juin 2021

Verticale

Cela fait cinq ans maintenant que j’habite à Epernay. Naturellement, mon goût pour le champagne s’affine, et je m’amuse à organiser de petites dégustations de plus en plus pointues. Cette fois-ci, projet d’une dégustation verticale – on remonte les millésimes d’un même domaine... En l’occurrence, semi-verticale, puisque les millésimes 2011 et 2012 de la maison Legras & Haas feront suite au Brut, certes plus récent, mais qu’on ne peut pas associer à une année en particulier. Le champagne est une affaire sérieuse !

lundi 14 juin 2021

Féminisme de la soumission

Fascinant de comparer deux classiques de l’érotisme à quarante ans de distance… « Emmanuelle » (1974) est manifestement conçu pour plaire aux hommes, avec ces jolies femmes qui se dénudent pour s’affranchir de la morale bourgeoise, rinçant l’œil des spectateurs au passage. « 50 nuances de Grey » (2015) préfère épouser le point de vue d’une femme, et il paraît assez évident que le public visé est féminin. On y trouve un nombre impressionnant de clichés des romans sentimentaux : le bel homme riche et ténébreux, sensible, cachant un redoutable secret… Mais le plus surprenant, à l’heure de la dénonciation tous azimuts du patriarcat, c’est de découvrir que le fantasme le plus brûlant de la psyché féminine – du moins, celle que nous présente Hollywood – est de se soumettre corps et âme à un homme puissant et à la sexualité inquiétante ! Bien curieuse révolution que cette esthétique BDSM…

lundi 7 juin 2021

Les sujets tabous

Quand j’ai vu que les éditions Anne Carrière publiaient un roman sur le thème des violences faites aux hommes, « La claque » de Nicolas Robin, je me suis dit que j’aurais pu l’écrire. J’ai presque toujours choisi des sujets périlleux : le suicide, le viol, les violences faites aux femmes, la pauvreté blanche – bientôt, les assistants sexuels pour handicapés… J’aime les sujets tabous, au point de me désintéresser de ceux qui acquièrent de l’audience. Depuis MeeToo, j’ai décidé de ne plus écrire sur les viols.

J’ai donc dévoré « La claque » avec la curiosité d’un véritable frère de métier. Et je me suis amusé à quelques comparaisons. L’ouverture m’a ainsi rappelé celle d’ « Azima la rouge » (Flammarion, 2006) (« Le jour où j’ai fait rétrécir ton pull en cachemire, tu m’as giflé » / « Quand mon frère m’a donné la gifle, ma tête a fait pop. ») Et certaines scènes de violence m’ont remis en mémoire la page extraite de « L’homme qui frappait les femmes » que Richard Gaitet avait lue sur Radio Nova, musique idoine à l’appui. J’avais d’ailleurs trouvé courageux qu’il choisisse ce passage. Mais pourquoi devrait-on se priver de scènes hypnotiques ? Elles fascinent et dégoûtent, tandem secret au cœur de toute bonne littérature. Bravo en tout cas à Nicolas Robin pour son livre efficace et osé.

mercredi 2 juin 2021

Old is the new cool

Dans l’une des nouvelles du recueil fendard de Josselin Bordat, « 2069 » (Anne Carrière, 2020) (l’auteur imagine l’avenir de la sexualité, dans un univers aussi dense et drôle que celui de K. Dick), des acteurs de téléréalité en voyage vers Uranus vieillissent plus vite que prévu. Contre toute attente, ils suscitent l’engouement des spectateurs. On dirait le pitch du prochain Night Shyamalan, « Old », où des touristes piégés sur une plage maudite vieillissent à vue d’œil ! Le grand âge deviendrait-il sexy ?

mardi 25 mai 2021

Avant MeeToo, après MeeToo

Avant MeeToo, certains libraires trouvaient « Suicide Girls » (Léo Scheer, 2010) trop dur pour envisager une présentation. Je recherche aujourd’hui, pour un podcast, quelqu’un pouvant lire les chapitres du personnage féminin. Et une actrice justifie son refus en me répondant que, depuis MeeToo, elle aspire à des textes lumineux, qui proposent de l’espoir ! Je me demande parfois si tous les prétextes ne sont pas bons pour éviter le sujet des violences faites aux femmes… :D