La littérature sous caféine


samedi 10 novembre 2012

Brio de Sartre - Réflexions sur la question juive (1944)



Brillant petit livre que ces Réflexions sur la question juive (1944), de Sartre : tout y est limpide et foudroyant, avec un sens de la formule plus épuré que dans Les Mots, souvent considéré comme son meilleur livre mais que je trouve pour ma part ampoulé. Sartre y fait une analyse saisissante de la « situation du Juif » (livrant au passage de courts paragraphes qui résument fort à propos ce qu’il entend par situation, authenticité…) et réduit à néant (c’est le cas de le dire) les postures antisémites, dont il montre à la fois les ridicules et les ignominies. Rien n’a vieilli me semble-t-il dans ce bref exercice de pensée mêlant philosophie, psychologie, psychanalyse, satire et pamphlet.

Quelques bémols cependant :

- Le premier chapitre me laisse la désagréable impression d’avancer des arguments qui s’appliquent à l’antisémitisme mais qui pourraient s’appliquer, après tout, à n’importe quelle détestation, à n’importe quelle passion. Emporté par son sujet (et le texte semble écrit dans une sorte de souffle passionné, justement), Sartre fait feu de tous bois sans avoir l’air de réaliser que ce qu’il reproche à l’antisémite, il pourrait le reprocher à n’importe quel homme haineux (par exemple lorsqu’il affirme, page 33 de l’édition de poche, que « l’antisémite a ce malheur d’avoir un besoin vital de l’ennemi qu’il veut détruire »). Et cela confirme le sentiment, palpable à la fin du texte également, que Sartre érige l’antisémite et le Juif en véritables figures métaphysiques, perdant contact avec une certaine réalité historique.

- Le flamboyant critique de la mauvaise foi n’est pas exempt de ce défaut qu’il aime combattre : il reproche beaucoup à l’antisémite de masquer son angoisse par des postures intransigeantes (c’est un reproche qu’il adressera à beaucoup de ses adversaires), mais Sartre n’aura-t-il pas été l’intransigeance même ? Il me semble qu’il aura finalement peu douté de ses propres opinions, qu’il aura peu hésité à combattre, parfois cruellement, certains des auteurs les plus irréprochables de son époque... Et tout cela, sans cesser de se faire le chantre d’une liberté perpétuellement en quête d’elle-même.

- Le texte dérape, me semble-t-il, lorsque Sartre propose des solutions concrètes au problème de l’antisémitisme : lyrisme, raisonnements baroques (puisque la « situation » de l’antisémite lui fait prendre les mauvaises postures, changeons sa situation), brusques à-coups théoriques en décalage avec le reste et qui ont, pour le coup, terriblement vieilli, à la fois naïfs et exaltés – pour preuve, cette phrase qui peut faire sourire : « Aussi, dans une société sans classes et fondées sur la propriété collective des instruments de travail, lorsque l’homme, délivré des hallucinations de l’arrière-monde, se lancera enfin dans son entreprise, qui est de faire exister le règne humain, l’antisémitisme n’aura plus aucune raison d’être. »

Autant de choses qui me confortent dans l'idée que je me fais de Sartre - j'éprouve une grande admiration pour la puissance de son style, pour les ambitions de son système, mais un malaise devant ses entourloupes politiques et son sens de l'agressivité tactique.

samedi 17 décembre 2011

Les essais légendaires : Marc Bloch, son analyse de la débâcle de 40 et sa glorieuse fiche d’identité.

»

Les essais, pamphlets, témoignages, vieillissent mal en général.

Et puis il y en a qui restent et même brillent d’un éclat particulier, avant de devenir légendaires. C’est le cas de la merveilleuse Etrange défaite, de Marc Bloch. Elle se distingue par sa clarté, son intelligence, sa beauté, mais aussi par la personnalité exceptionnelle de l’auteur : courageux jusqu’au sacrifice, fin moraliste, brillant pamphlétaire, modeste qui plus est.

Résistant de la première heure, intellectuel ayant su prendre de véritables risques (et les ayant payé de sa vie), Marc Bloch jette une ombre singulière, je trouve, sur la gloire de certaines autres figures d’intellectuels prompts, eux, à donner des leçons mais beaucoup moins vaillants dans les faits.

Dans les premières pages de ce témoignage, écrit en 1940, sur la débâcle de la même année, Marc Bloch livre une page redoutablement belle sur ses valeurs et son identité, une page émouvante à lire aujourd’hui pour ses multiples échos avec les brûlants débats d’aujourd’hui – et pas seulement sur la question de l’antisémitisme. La petite fille de Marc Bloch s’est d’ailleurs offusquée récemment que Sarkozy puisse instrumentaliser ce genre de texte, pour en changer, dit-elle, le sens profond.

Certains s’élèvent d’autre part contre la figure du « Juif franco-judaïque » qu’incarnait alors Marc Bloch par ce genre de page, le genre de Juif, nous explique Bernard-Henri Lévy dans son Génie du Judaïsme (chapitre inclus dans son volume Pièces d’identité), à « raboter tout ce qui pouvait rappeler, trahir, le judaïsme en lui », marque d’un « judaïsme peureux, obsédé par la peur de créer ou faire renaître l’antisémitisme, presque honteux. » (page 247)

Cette page d’une actualité brûlante, donc, cette page à laquelle on continue à faire référence pour la revendiquer ou pour s’en moquer, est la suivante :

« Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de « métèque ». Je leur répondrai, sans plus, que mon arrière-grand-père fut soldat, en 93 ; que mon père, en 1870, servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale, après son annexion au IIè Reich ; que j’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ; que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

La suite du texte livre de fines analyses de la défaite (conçue comme le résultat d’une somme de faiblesses particulières) et réserve plusieurs phrases devenues des références : « C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse » (à propos de l’amour conjugué de l’internationalisme et de la patrie) ; « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » (Phrase récitée plusieurs fois par Sarkozy).


Zemmour Nolleau BHL Le genie du judaisme 1/2... par walpisnakepriest

Sans parler d’un beau texte, dans le même volume, intitulé « Pourquoi je suis républicain », assénant ses principes avec force et sérénité dans un contexte de résistance à l’occupant nazi. Difficile de ne pas adhérer à ce genre de passage, à l’heure où il devient de bon ton, parfois, de se moquer de la notion même de République :

« La cité étant au service des personnes, le pouvoir doit reposer sur leur confiance et s’efforcer de la maintenir par un contact permanent avec l’opinion. Sans doute cette opinion peut-elle, doit-elle être guidée, mais elle ne doit être ni violentée ni dupée, et c’est en faisant appel à sa raison que le chef doit déterminer en elle la conviction. »

(…)

« Qu’on le veuille ou non, la monarchie a pris aux yeux de toute la France une signification précise. Elle est comme tout régime, le régime de ses partisans, le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. (…) La République, au contraire, apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C’est elle qui en 1793 a chassé l’invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l’ennemi le sentiment français, c’est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l’unanimité française ; ses gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs.

jeudi 5 mai 2011

Vivre et penser dans un monde clos (le "romantisme lucide" de Camille de Toledo, dans Archimondain Jolipunk)


Camille de Toledo @ artnet FRANCE par ARTNET_france

Je relis le beau livre de Camille de Toledo, Archimondain Jolipunk, et je trouve qu'il n'a pas pris une ride. Dans cet essai au titre trompeur (la réflexion se veut beaucoup plus sérieuse que ce qu'il laisse entendre), l'auteur dit sa mélancolie, sa colère à vivre dans un monde qui s'uniformise et où tout a déjà été pensé, y compris la dissidence, un système qui intègre la contestation pour mieux se renouveler lui-même. Comment ne pas se sentir désespéré lorsque tout mouvement de révolte se trouve récupéré, de manière quasi-instantanée, par le divertissement ? Inévitablement, on pense à La société du spectacle, mais Toledo réserve quelques piques à Debord auquel il reproche d'avoir finalement donné des armes à ceux qu'il prétendait combattre.

C'est une prose lumineuse, sans effet de lyrisme ou d'artificielle obscurité, comme dans le passage suivant, qui résume assez bien le propos général du texte :

"Au cours des années 90, deux récupérations ont achevé ce festin de charognards. Grâce à elles, le capitalisme s'est approprié pleinement l'esprit de la révolte. Il l'a installé en son coeur. En calquant la rhétorique de la "nouvelle économie" sur l'utopie communiste d'une société sans classes et en revendiquant le métissage comem norme esthétique, il a imposé ce que nous avons appelé, avec quelques amis, "l'Economie de la révolution permanente". Peut-être aurions-nous pu inventer un terme plus marketing : "Rebellionomics", l'économie à l'âge rebelle. Ou bien écrire un traité sur "Les Profits de la dissidence". Comme il était déjà tard et qu'aucun de nous n'avait l'étoffe d'un consultant, nous en sommes restés là, à ces trois mots qui expliquaient notre désarroi. "L'économie de la révolution permanente", un système d'accumulation du capital fondé sur la révolte et la contestation. De ces quelques intuitions, il était possible d'extraire un principe plus déroutant encore : le capitalisme est désormais, et pour les siècles des siècles, le seul régime authentiquement révolutionnaire. Tous ceux qui s'y opposent sont des réactionnaires." (page 71)

La dernière partie, consacrée aux moyens de résister à cette impasse, je la trouve moins convaincante... Il y a de belles idées, comme celle des TAZ (Zones Autonomes Temporaires) ou celle d'un anonymat revendiqué pour retrouver l'épaisseur des corps (Toledo prend l'exemple des zapatistes qui prenaient un malin plaisir à se masquer), mais elles n'ont pas la puissance du mouvement premier de révolte. Le romantisme de Toledo sonne plus juste dans la mélancolie que dans le passage à l'acte, me semble-t-il (la vidéo ci-dessus témoigne d'ailleurs d'une inquiétude, presque d'une blessure, porteuses d'une poésie plus forte que la recherche de solutions concrètes au sentiment d'enfermement).

lundi 14 février 2011

Puissance de la "sociologie sur la banlieue"


Luc BRONNER, remet Eric ZEMMOUR vraiment à sa place.
envoyé par gueulante. - Rencontrez plus de personnalités du web.

J’ai lu plusieurs livres sur la question des quartiers difficiles en France, ces quartiers que les sociologues n’hésitent plus à appeler ghettos, même s’ils tiennent à les distinguer des ghettos à l’américaine ou à la brésilienne, qu’ils estiment encore bien plus durs que les français – souvent, on souligne le fait que l’Etat français persiste à préserver un système scolaire public dans ces quartiers-là.

Ces livres sont de genres très variés. Les plus percutants, les plus profonds me semblent être les livres faisant la part belle aux témoignages. Non pas les livres fondés sur un témoignage unique, celui de l’auteur lui-même (je pense par exemple au J’étais chef de gang, assez décevant en la matière), mais les livres compilant un ou plusieurs témoignages, résultat d’un dialogue avec l’auteur du livre, souvent sociologue.

Deux ouvrages m’ont particulièrement marqué : l’étincelant Pays de malheur !, fruit du dialogue entre un sociologue, Stéphane Beaud, et un dénommé Younès décrivant ses douleurs, ses frustrations, ses colères de jeune banlieusard. Le témoignage est nourri, sensible, puissant. Il date de quelques années maintenant, mais il reste un classique à mes yeux.

L’autre à m’avoir impressionné, c’est Ghetto Urbain, de Didier Lapeyronnie (Robert Laffont, 2008), somme de 600 pages compilant témoignages et études extrêmement variées, classés par catégories – trafics, émeutes, chômage, rapport aux institutions, racisme… Je me rappelle l’avoir lu d’une traite, au moment de sa sortie, saisi par son puissant effet de réel et la fluidité de ses analyses malgré leur force et leur subtilité. Ce livre reste ma référence en matière de sociologie de la banlieue.

Je viens de finir La loi du ghetto (Luc Bronner, Calmann-Lévy, 2010), tout juste sorti en poche, et qui passe d’ores et déjà pour un autre classique. Il s’approche davantage à mes yeux d’un travail journalistique, moins fouillé, plus rapide que celui de Lapeyronnie (plus court aussi, et faisant la part belle aux citations d’articles et aux références à l’actualité), mais présentant une habile synthèse de tous les débats du moment.

Chacun de ces livres m’inspire au fond le même sentiment : celui que nous n’arrivons toujours pas à trouver des réponses appropriées à la pauvreté qui se développe, s’installe et s’approfondit chaque jour un peu plus dans certaines zones périurbaines – j’évoquerai d’ailleurs en des termes plus précis cette inquiétude dans le livre que je publierai en avril prochain, et dont je vais parler ici-même très bientôt.

Extrait de Ghetto urbain, page 226, à propos du rapport à l’institution scolaire :

« Dans tous les témoignages et dans toutes les discussions, chez les plus âgés des habitants comme chez les plus jeunes, l’école occupe la première place et constitue la première préoccupation. Elle est très lourdement investie pratiquement et symboliquement. Dans les discussions collectives, elle est le thème qui suscite le plus de passion et les débats les plus enflammés. Plus que le travail, elle est l’institution par excellence : fondée sur l’affirmation de l’égalité, elle est à la fois un lien étroit avec la société et une promesse de mobilité. Chacun exige de s’y voir reconnu, comme un citoyen, et espère réussir ou que ses enfants réussissent et pour cela réclame une véritable égalité des chances. Pour ces populations pauvres et discriminées, l’école est la seule véritable ressource. « On est obligés d’y aller pour s’en sortir. On n’a que ça. On n’a rien d’autre. Peut-être qu’un jour on va y arriver, que quelqu’un va nous ouvrir une porte. Mais cette porte, on ne l’ouvre pas à tout le monde. » (Mounir, 18 ans, lycéen).

samedi 16 octobre 2010

Plaisir des cours magistraux



Aujourd'hui je m'étonne que les cours magistraux aient si mauvaise presse... A l'iufm il nous était clairement signifié qu'il fallait les éviter, autant que possible (consigne caractéristique de la ligne "pédagogiste"), et il m'arrive encore souvent d'entendre de la bouche de professeurs que "les cours magistraux, ça ne marche pas"...

Curieusement, j'ai le sentiment inverse: certes, il est nécessaire de varier les effets, de favoriser l'échange, d'éveiller chez l'adolescent une conscience critique... Certes, une part des élèves n'est pas réceptive au déroulé d'une leçon qui ne lui demande que de prendre en notes et de comprendre, éventuellement... Mais je suis persuadé, maintenant, qu'un cours a besoin d'une sorte de colonne vertébrale qui serait, précisément, une partie de cours magistral pur, revendiqué comme tel. Contrairement à ce qu'il est souvent alégué, les élèves les plus faibles expriment eux-mêmes le besoin de ces parties dictées. Il y a quelque chose de rassurant, de structurant, à savoir qu'il existe un noyau de connaissances auquel se référer pour progresser. (Sans parler même de l'irremplaçable pouvoir "pacificateur" de ces minutes où le professeur dicte un cours à des élèves qui, dès lors, se taisent...)

Mais surtout, comment ne pas voir le plaisir des élèves à prendre en notes un cours qui leur semble intéressant ? Personnellement, les seuls cours dont je me souvienne avec émotion, les seuls cours à m'avoir appris quelque chose ont été des cours magistraux... Un professeur de français m'a ébloui, l'année de première, par ses brillants commentaires de Proust ou de Céline (une trentaine de textes étudiés cette année-là); quelques années plus tard, je jubilais à chaque minute d'un cours magistral de philosophie politique à HEC (des leçons qui n'excluaient pas les questions des étudiants) et c'est à l'Université Paris IV, plus tard encore, pendant mes études de philosophie, que je tombais en extase devant un cours d'esthétique, dont l'heure ultime, en forme de synthèse particulièrement dense, m'a laissé pantois... Chaque fois, je n'aurais pas aimé que des étudiants interrompent le cours par des remarques intempestives sans grand intérêt. Ce qu'il y avait de beau, précisément, c'était ce côté frontal, ce déversement de connaissance pure et je ne voyais pas ce qu'il y avait d'infâmant à ce que l'élève, la plupart du temps, se contente d'écouter...

vendredi 20 février 2009

Non au Temps ! (Barthes et le refus de guérir)



Plusieurs fois, j'ai trouvé très pénible qu'une fille puisse me dire : "Ne t'inquiète pas, tu vas oublier... C'est vrai qu'on s'est aimé très fort, tous les deux... Mais ça passe... Tu verras... Laisse faire le temps... Tu m'oublieras, comme le reste..." (Sous-entendu : moi je t'ai déjà un peu oublié...)

Je trouvais ça révoltant... Et d'une tristesse ! Quoi, déjà si peu de romantisme après des semaines de sentimentalisme ? La même fille pouvait me dire, à quelques jours d'intervalle : "Je t'aimerai toute ma vie... Tu es celui que j'ai le plus aimé...", puis : "Je vais disparaître de ton esprit, tu vas disparaître du mien et ce sera très bien." Forcément, je ne pouvais être qu'en colère contre le personnage d'amoureuse folle qu'elle avait monté de toutes pièces.

A moins qu'on puisse concevoir des phases de sincérité successives et contradictoires... "Je t'aime absolument le jour J", puis : "Je t'oublie absolument le jour J + 1." Je le comprends, mais j'ai du mal à m'y faire. Quoi que, les années passant, effectivement... Mais alors il faudrait faire l'effort de ne plus utiliser de mots trop romantiques !

Je suis heureux de voir que Barthes éprouvait le même mouvement de répulsion contre cette sorte de fatalisme temporel. C'est avec un plaisir gourmand que je dévore ainsi les pages pourtant pathétiques de son Journal de Deuil (Seuil-Imec, en librairie depuis le 5/02/09), le journal qu'il a tenu depuis la mort de sa mère en 1977. On y découvre le constat pur et simple de la souffrance, et le refus d'en être consolé... C'est magnifique, comme à peu près toujours chez Barthes, avec ce miracle constant de l'intelligence lumineuse...

"20 mars

On dit (me dit Mme Panzera) : le Temps apaise le deuil - Non, le Temps ne fait rien passer ; il fait passer seulement l'émotivité du deuil."

"12 mai

J'oscille - dans l'obscurité - entre la constatation (mais précisément : juste ?) que je ne suis malheureux que par moments, par à-coups, d'une façon sporadique, même si ces spasmes sont rapprochés - et la conviction qu'au fond, en fait, je suis sans cesse, tout le temps, malheureux depuis la mort de mam
."

mercredi 26 novembre 2008

Soyons désinvoltes, n'ayons peur de rien (Autoportraits de Houellebecq et BHL en ennemis publics)



L'ouverture du livre est un coup de génie :

"Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu'aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme Marianne continuent d'appeler la "gauche-caviar" (...). Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.

Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait encore me faire trop d'honneur que de me ranger dans la peau ragoûtante famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu'un beauf. Auteur plat, sans style, je n'ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d'une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolées. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser
."

C'est ainsi que Houellebecq ouvre le feu dans cette correspondance avec BHL, publiée sous le titre Ennemis Publics et annoncée comme un des grands coups littéraires de cette rentrée. Maintenant on peut lire à peu près partout que les ventes ne sont pas à la hauteur des espérances (tirage de 150 000 pour des ventes qui n'atteignent pas encore les 40 000), et je ne vois d'ailleurs rien de bien étonnant là-dedans : j'ai été surpris qu'on table sur un immense succès pour ce genre de livre, surtout de la part de deux écrivains qu'on voit souvent et qui s'attirent de nombreux commentaires sur leur vie privée. Comment espérer susciter dans ces conditions de véritable curiosité ?

Pourtant je me suis jeté sur le volume, en bon fan de Houellebecq et en lecteur régulier de BHL. Je l'ai lu d'une traite, à la fois saisi par l'évidence de leurs proses respectives (style fluide et solennel de BHL, celui qu'il a dû se forger dans ses copies de philo de Khâgne, et plume toujours aussi délicieusement désinvolte et pince-sans-rire de Houellebecq, avec des touches de gravité parfaitement bien senties), et impatient de voir où le livre nous menait exactement.

La réponse est qu'il ne mène pas vraiment quelque part, le titre indiquant un thème, celui de l'hostilité que tous les deux s'attirent, auquel les deux auteurs ne consacrent qu'une poignée de pages. Il s'agit en fait pour eux de préciser leurs positions philosophiques respectives, et de faire le point sur quelques données biographiques parfois malmenées par la critique. Certaines pages sont savoureuses, par exemple quand Houellebecq précise son rapport à la France :

"Jamais je ne me suis senti de devoir, ni d'obligation, par rapport à la France, et le choix d'un pays de résidence a pour moi à peu près autant de résonance émotive que le choix d'un hôtel. Nous sommes de passage sur cette Terre, je l'ai maintenant parfaitement compris ; nous n'avons pas de racines, nous ne produisons pas de fruit. Notre mode d'existence, en résumé, est différent de celui des arbres. Cela dit j'aime beaucoup les arbres, je les aime même de plus en plus; mais je n'en suis pas un. Nous serions plutôt des pierres, lancées dans le vide, et aussi libres qu'elles ; ou, si l'on tient absolument à voir les choses du bon côté, nous serions un peu comme des comètes. (...)

Il se peut que je revienne un jour en France, et ce sera pour une raison très simple : j'en aurai assez de parler et de lire en anglais, dans ma vie quotidienne. Ca m'énerve un peu de manifester cet attachement à ma langue, je trouve que ça fait posture d'écrivain ; mais c'est la vérité. (...)

Il y a aussi ce qu'on pourrait appeler la France de Denis Tillinac - départementales et confit de canard. (...) Nous avons affaire à un très beau pays. Ces paysages ruraux, avec la subtile alliance de champs cultivés, de prairies et de bois. Les villages au milieu, la pierre des maisons, l'architecture des églises. Tout ceci changeant vite, en cinquante kilomètres on découvre une autre composition, tout aussi harmonieuse. C'est incroyablement beau, ce qu'ont réussi à faire, au cours des siècles, des générations de paysans anonymes
." (Extrait de Ennemis Publics, pp 122-124)

Mais le plus surprenant, le plus saillant reste bien la page d'ouverture... Quel est le degré de sincérité de ce double portrait qui doit ravir tous ceux que nos deux auteur exaspèrent ? Quelle part de jeu, de provocation ?

Ne fallait-il pas un vrai goût du risque pour que BHL laisse passer dès les premières lignes une satire aussi mordante ? Lui qu'on dépeint souvent comme un homme dépourvu d'humour fait preuve ici d'un détachement qui ressemble fort à un coup de poker, un pied de nez à toutes les moqueries. Le rêve aurait été que tout le livre soit de cet acabit...

dimanche 23 novembre 2008

Kant et Nietzsche sont dans une matrice... (Keanu Reeves et Badiou)



Je consomme beaucoup de films, toutes catégories confondues : films d'art et d'essai roumains, block-busters à l'américaine... Et je vais d'ailleurs voir à peu près tous les films considérés comme pur divertissement, toutes ces productions que l'on gonfle aux amphets, que l'on shoote au pitch...

(Cet été, je me suis d'ailleurs fait un plaisir d'aller voir tout ce qui passait en la matière, et la plus grande réussite me semble être un film passé quasiment inaperçu, Wanted)

Le plaisir en est physique, évidemment, mais pas seulement : les scénarios sont travaillés, beaucoup plus qu'on ne veut le dire, et me rappellent souvent les éblouissements que je pouvais connaître, adolescent, devant certains chef-d'oeuvres du roman de science-fiction, du roman d'aventures ou du roman policier.

Pas étonnant dans ces conditions que Matrix, inspiré d'ailleurs de classiques de la science-fiction comme ceux de Gibson, et saturé de références philosophiques et religieuses, ait donné lieu au très sérieux Matrix, machine philosophique, ouvrage collectif publié en 2004 chez Ellipse, contenant toute une série d'articles ayant pour ambition de décrypter les constructions philosophiques cachées par cet apparent film pour adolescents, en réalité véritable "film d'action intellectuel", comme le précise la quatrième de couverture.

On lira notamment avec intérêt l'article d'Alain Badiou, Dialectiques de la fable, distinguant trois archétypes dans le genre du film de Science-Fiction (Cube, EXistenZ et Matrix) et les rattachant à quelques-uns des plus grands penseurs de l'histoire de la philosophie. Badiou légitime de cette manière le plaisir que peut ressentir un lettré devant les smash hits du grand écran. Vu l'âge d'or des séries made in USA que nous vivons à l'heure actuelle, je ne m'étonnerais pas qu'un prochain volume décrypte pour nous les vertiges de la mauvaise foi sartrienne dans les tourments des naufragés de Lost, ou la présence obsédante du simulacre à la Baudrillard dans les aventures érotico-épiques des chirurgiens esthétiques de Nip/Tuck.

"Cube traite la question : qu'est-ce qu'un sujet, si la totalité du monde naturel lui est retirée ? Disons que cette enquête est kantienne, transcendantale : que se passe-t-il si on modifie de fond en comble les conditions minimales de l'expérience ? (...)
Matrix traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui lutte pour échapper à l'esclavage du semblant, lui-même forme subjectivée de l'esclavage biologique ? Ce programme est évidemment platonicien : comment sortir de la Caverne ?
EXistenZ traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui ne peut s'assurer, s'agissant du monde qui l'entoure, d'une clause ferme d'existence objective ? Qu'est-ce qu'en somme que le sujet de l'épochè transcendantale, de la suspension du jugement d'existence, au profit du seul flux de la conscience représentative
?" (Extrait de Matrix, Machine philosophique, p125)