- Prince a réalisé un certain nombre d'albums maudits, méprisés par la critique et boudés par le public. Certains, à juste titre - je pense à "New Power Soul" (98), dont on ne peut raisonnablement sauver qu'un seul titre. Mais pour les autres, il s'agit de véritables injustices. "The Vault" (99), critiqué pour n'être qu'une série de fonds de tiroirs, est un merveilleux ensemble de balades jazz-pop parfaitement rôdées, et même particulièrement émouvantes. Quant à "Come" (94), qui signe son divorce avec le public, il propose une étonnante série d'électro-funk à la fois glaciale et sensuelle, et souvent brillante.

- Le véritable rival de Prince n'aura pas été Michael Jackson, qui a par ailleurs largement gagné le duel commercial en oeuvrant dans un genre comparable, mais David Bowie qui, par l'amplitude de sa carrière, son talent, sa créativité multiforme, a toujours représenté pour moi comme son frère jumeau. L'un dans le funk, l'autre dans le rock, ils ont multiplié les formules, les albums et les visages, et s'ils ne se sont jamais croisés, je les ai toujours mis sur un pied d'égalité. Leurs morts à quelques semaines d'intervalle signent d'ailleurs véritablement la fin d'une époque.

- L'une des choses qui me frappe à chaque écoute, c'est que les titres de Prince ont quelque chose de très net. Les mélodies sont franches, les arrangements distincts, les chansons parfaitement reconnaissables. On est loin de la sorte de brouillard dans lequel tombent bien des groupes de pop-rock avec leurs albums qui ont l'air de se fondre les uns dans les autres. Même dans ses pires compromissions, Prince savait proposer des œuvres propres. Il n'y a qu'au plus fort de sa créativité des années 80, lorsque son funk atteignait un niveau d'énergie proprement délirant, que certains titres devenaient brouillons. Mais on lui pardonnait, parce qu'il avait l'air ici de créer un genre.

- Les derniers concerts de Prince m'ont ennuyé. Devenu une institution, il attirait surtout un public qui le connaissait mal et attendait donc surtout les classiques des années 80. Cela décevait forcément les fans authentiques, guettant les dernières perles de sa discographie. "You don't know the new songs", se plaignait-il au micro, sourire aux lèvres, avant d'enchaîner des medleys que je trouvais indigestes. Il y a deux ans, j'étais ressorti de son concert à la Villette en me promettant de ne plus venir l'écouter... Aujourd'hui, j'en entends regretter de ne l'avoir jamais vu, mais ils n'auraient fait que gonfler les rangs de ces amateurs de la dernière heure, contribuant à transformer l'icône en momie.